Tamounte

Ecouter est la base.

Ecouter est la base.
Valérie Passeport
Valérie Passeport29 juin 2026
6 min de lecture

Sans écoute on passe à côté de l'essentiel.

Avant de juger un message, essayons de comprendre la détresse qui l'a écrit

Il m'arrive encore d'avoir ce réflexe.

Ouvrir un message. Le lire en diagonale. Soupirer.

Et parfois être tentée de cliquer directement sur "Supprimer".

Pourquoi ?

Parce qu'il est mal écrit.

Parce qu'il n'y a ni « bonjour », ni « merci ».

Parce qu'il est rempli de fautes.

Parce qu'il ressemble davantage à un ordre qu'à une demande.

« Tu dois m'aider. » « Envoie 5 000 CFA. » « L'ONG doit venir maintenant au village. »

Ma première réaction est souvent très humaine.

"Je ne suis pas une banque." "Je ne te connais pas." "Un minimum de politesse ne coûte rien."

Et puis je me rappelle une chose.

Je lis ce message avec mes yeux de Française.

Pas avec ceux de la personne qui l'a écrit.

Et cette différence change tout.


Derrière un mauvais français se cache parfois un immense courage.

Dans notre quotidien, nous oublions une évidence.

Pour beaucoup des personnes que nous accompagnons au Burkina Faso ou dans certaines zones rurales du Maroc, le français n'est pas leur langue maternelle.

Au Burkina Faso, dans les villages où intervient Tamounte, les échanges se font principalement en mooré, en dioula, en fulfuldé, en gulmancema ou dans d'autres langues locales.

Le français est souvent appris à l'école.

Quand il y a eu une école.

Et parfois seulement pendant quelques années.

Alors, lorsqu'une femme nous écrit en français, elle fait déjà un effort considérable.

Un effort que nous ne voyons pas.

Imaginez un instant que je doive demander de l'aide en mooré.

Je serais incapable d'écrire une phrase correcte. Je chercherais mes mots. Je me tromperais de conjugaison.

J'oublierais les formules de politesse. Je serais probablement maladroite.

Et pourtant…

Personne ne conclurait que je suis impolie. Simplement que je ne maîtrise pas la langue.

Pourquoi n'accordons-nous pas cette même indulgence à ceux qui essaient de communiquer avec nous ?


Nous jugeons souvent avec nos propres codes culturels

La deuxième erreur que nous faisons est culturelle.

En France, dès l'enfance, nous apprenons un véritable rituel de la demande.

« Bonjour. » « S'il vous plaît. » « Merci d'avance. »

Ces codes font partie de notre éducation. Ils sont importants.

Mais ils ne sont pas universels.

Dans de nombreuses cultures, notamment en Afrique de l'Ouest, la communication est souvent plus directe.

Plus concrète. Plus spontanée.

Quand un village manque d'eau, on ne commence pas forcément par un long préambule.

On dit : « Nous avons besoin d'eau. »

Quand une récolte est perdue, on écrit : « Nous avons faim. »

Quand une femme cherche à sauver son activité économique, elle demande directement ce dont elle a besoin.

Ce n'est pas nécessairement un manque de respect.

C'est souvent une manière différente d'exprimer une urgence.


La faim ne rédige pas de beaux messages.

TAMOUNTE  FEMMES.jpeg

Il existe un troisième élément que nous oublions presque toujours.

L'urgence.

Quand vous savez comment nourrir vos enfants ce soir…

Vous avez le luxe de choisir vos mots.

Quand vous ne savez pas s'ils mangeront demain…

La priorité n'est plus la syntaxe.

Au Burkina Faso, les équipes de Tamounte rencontrent régulièrement des familles confrontées à cette réalité.

Une mère qui a perdu sa récolte à cause de la sécheresse.

Une femme déplacée interne qui a fui son village.

Un agriculteur dont le puits est à sec.

Une grand-mère qui élève seule plusieurs petits-enfants.

Pensez-vous vraiment que leur première préoccupation est de rédiger un message parfait ?

Le stress. La peur. La fatigue.

L'humiliation de devoir demander de l'aide.

Tout cela modifie notre manière de communiquer.


Derrière chaque phrase maladroite, il y a parfois une histoire.

Je me souviens d'un message particulièrement court.

Quelques mots seulement. Sans ponctuation. Sans formule de politesse. Il ressemblait presque à une injonction.

Mon premier réflexe a été de penser : "Encore quelqu'un qui exige."

Puis nous avons pris le temps d'échanger. Nous avons découvert une femme déplacée par les violences.

Elle avait quitté son village avec ses enfants. Elle n'avait plus de terre. Plus de maison.

Plus de revenus. Son téléphone lui avait été prêté. Elle écrivait comme elle pouvait.

Son message n'était pas impoli.

Il était désespéré.


Chez Tamounte, nous avons appris à écouter avant de répondre.

Cela ne signifie pas que nous répondons positivement à toutes les demandes.

Ce serait impossible.

Une ONG responsable ne peut pas agir uniquement sous le coup de l'émotion.

Chaque demande est analysée.

Chaque projet est évalué.

Nous travaillons avec les communautés, les autorités locales et nos partenaires afin d'identifier les besoins les plus urgents et les solutions les plus durables.

Mais nous avons changé une chose.

Nous essayons désormais de lire ce qu'il y a derrière les mots.

Parce qu'un message maladroit n'est pas forcément une mauvaise intention.

Il est parfois le premier pas d'une personne qui n'a plus personne vers qui se tourner.


Comprendre avant de juger

Cette réflexion dépasse largement le monde humanitaire.

Elle concerne nos vies quotidiennes. Un courriel sec. Un SMS abrupt.

Un message mal formulé. Nous interprétons immédiatement le ton.

Nous supposons un manque de respect.

Nous imaginons une personnalité.

Alors que nous ignorons tout de ce que vit la personne au moment où elle écrit.

Peut-être traverse-t-elle un deuil.

Peut-être dort-elle dehors.

Peut-être vient-elle de perdre son emploi.

Peut-être est-elle simplement épuisée.

Les mots ne racontent jamais toute l'histoire.

terrain-nutrition- TAMOUNTE.jpeg


Notre métier n'est pas seulement d'apporter des solutions.

Chez Tamounte, notre mission est de construire des solutions durables : accès à l'eau potable, sécurité alimentaire, agroécologie, entrepreneuriat féminin et développement rural.

Mais notre travail commence bien avant cela.

Il commence par une écoute.

Une écoute sans préjugés.

Une écoute qui cherche à comprendre avant de répondre.

Parce que derrière une demande mal écrite se cache parfois une mère qui ne sait plus comment nourrir ses enfants.

Derrière une phrase maladroite, il y a parfois un agriculteur qui regarde ses terres se dessécher.

Derrière un message qui semble brutal, il y a souvent une personne qui a déjà perdu une partie de sa dignité en demandant de l'aide.


L'humanité commence souvent là où le jugement s'arrête

Cela ne veut pas dire qu'il faut accepter toutes les demandes.

Cela ne veut pas dire qu'il faut répondre oui à tout.

Cela ne veut pas dire qu'il ne faut plus poser de limites.

Mais cela signifie une chose essentielle.

Avant de juger la manière dont une personne écrit…

Essayons d'imaginer ce qu'elle est en train de vivre.

Parce que la politesse est un luxe que la faim, la peur et le désespoir rendent parfois difficile.

Et parce que, dans le développement international comme dans la vie, écouter est souvent le premier acte de solidarité.

Illustration Chaque don change une vie
Soutenez-nous !

Chaque don change une vie

Grâce à votre soutien, des femmes et des hommes retrouvent espoir, dignité et opportunités. Un geste aujourd'hui peut transformer durablement un parcours, une famille, une communauté.

Faire un don