Attention à la dictature de la mesure d'impact.

Mesurer l'impact est indispensable. Mais croire que tout l'impact se résume à des KPI est une erreur : derrière chaque indicateur se cachent des vies qui changent, des enfants qui survivent et des femmes qui retrouvent leur autonomie.
Attention à la dictature de la mesure d'impact.
Tout est-il vraiment mesurable ?
Depuis quelques années, un mot est devenu incontournable dans le monde de la philanthropie, de la coopération internationale et du développement durable : l'impact.
Et avec lui sont arrivés les KPI, les tableaux de bord, les indicateurs de performance, les théories du changement, les SROI, les cadres logiques, les évaluations ex ante, ex post, les matrices d'impact…
Soyons clairs.
Je ne critique pas cette évolution.
Bien au contraire.
Chez Tamounte, nous passons des semaines à construire des indicateurs, à produire des rapports, à analyser des données et à mesurer les résultats de nos projets.
Parce qu'une ONG qui reçoit des financements publics ou privés a un devoir de transparence.
Parce que les entreprises qui s'engagent dans une démarche RSE veulent connaître l'impact de leur mécénat.
Parce que les fondations veulent savoir si leur argent change réellement des vies.
Et elles ont raison.
Mais il existe un risque dont on parle très peu.
À force de vouloir tout mesurer…
Nous finissons parfois par ne voir que ce qui est mesurable.
Et nous oublions ce qui est essentiel.
Chez Tamounte, nous vivons cette contradiction tous les jours
Mon quotidien est assez paradoxal.
Je passe une partie de mes journées devant des tableaux Excel.
Je construis des indicateurs.
Je calcule des ratios.
Je remplis des cadres logiques.
Je prépare des dossiers pour convaincre des bailleurs de financer nos projets.
Et, presque chaque jour, j'appelle nos équipes de terrain.
Madina Kapieko, notre nutritionniste.
Arnaud Gnamou, responsable WASH.
Je leur demande encore des chiffres.
Encore des données.
Encore des preuves.
Combien de familles ?
Combien d'hectares ?
Combien de kilos récoltés ?
Combien d'enfants suivis ?
Quel taux de survie ?
Quel revenu moyen ?
Ils savent pourquoi je le fais.
Sans ces données, beaucoup de projets ne seraient jamais financés.
Mais eux savent aussi une chose que les tableaux Excel ignorent.
Le terrain ne parle pas toujours en pourcentages.
Quand je vous parle de Bazié, vous me demandez un indicateur
Prenons l'exemple de Bazié, accompagnée par Tamounte dans le cadre d'un projet de jardin maraîcher.
Avant le projet, elle achetait quelques légumes lorsqu'elle en avait les moyens.
Le reste du temps, sa famille mangeait principalement des céréales.
Aujourd'hui, grâce à son jardin irrigué, elle produit des tomates, des aubergines, du gombo, des oignons et des légumes-feuilles.
La première question que l'on me pose est souvent :
"Combien économise-t-elle chaque mois ?"
Ou encore :
"Quel est l'augmentation de son revenu annuel ?"
Ces chiffres existent.
Nous les calculons.
Mais ils racontent seulement une partie de l'histoire.
Ce qui a véritablement changé, c'est que la période de soudure, celle où les réserves s'épuisent et où les repas diminuent, n'entre plus dans sa maison de la même manière.
Ses enfants mangent plus varié.
Elle ne dépend plus entièrement des fluctuations du marché.
Elle retrouve une forme de sérénité.
Comment mesure-t-on cela ?
Quel KPI traduit le fait de ne plus se coucher chaque soir avec l'angoisse de ne rien avoir à cuisiner le lendemain ?
Quand Marie envoie enfin ses filles à l'école.
Autre exemple.
Grâce aux activités génératrices de revenus soutenues par Tamounte, Marie dégage aujourd'hui un revenu régulier.
Le résultat mesurable est simple.
✔ Augmentation du revenu du foyer.
✔ Diversification des sources de revenus.
✔ Création d'une activité économique.
Mais ce n'est pas cela qui me marque.
Ce qui me marque, c'est qu'elle n'a plus besoin de garder ses filles à la maison pour travailler aux champs.
Elles vont désormais à l'école.
Elles apprennent à lire.
À écrire.
À compter.
Elles auront demain davantage de choix que leur mère n'en a eus.
Quel indicateur mesure une enfance retrouvée ?
Quel tableau Excel quantifie la liberté de choisir son avenir ?
Quand un bébé survit, quel est le bon indicateur ?
Au Burkina Faso, nos équipes travaillent également sur la prévention de la malnutrition.
Nous suivons des enfants de moins de cinq ans.
Nous accompagnons leurs mères.
Nous développons des jardins nutritifs.
Nous promouvons des farines enrichies à base de produits locaux.
Dans nos rapports, nous indiquons :
le nombre d'enfants suivis ; l'évolution du poids ; le périmètre brachial ; le taux de récupération nutritionnelle ;
les taux de rechute.
Tout cela est indispensable.
Mais lorsqu'un bébé échappe à la malnutrition sévère…
Je ne vois pas une courbe statistique.
Je vois un enfant qui vivra.
Je vois une mère qui cesse de craindre chaque matin de perdre son bébé.
Je vois un avenir qui redevient possible.
L'eau potable ne se résume pas à des litres distribués.
Autre exemple.
Dans le sud du Maroc, Tamounte accompagne des villages où la salinisation des nappes phréatiques rend l'eau impropre à la consommation.
Dans un rapport, nous pouvons écrire :
nombre de personnes desservies ; mètres cubes d'eau produits ;taux de salinité avant/après traitement ;
disponibilité quotidienne ; coût par litre.
Ces données sont essentielles.
Mais elles ne disent pas qu'une petite fille ne passe plus trois heures par jour à chercher de l'eau.
Elles ne disent pas qu'une grand-mère peut enfin boire une eau qui ne lui provoque plus de douleurs.
Elles ne disent pas que les habitants retrouvent confiance parce qu'ils savent que demain, l'eau coulera encore.
Tout cela ne tient dans aucune cellule Excel.
La tyrannie du chiffre peut aussi orienter les projets.
Il existe un autre danger.
Lorsqu'un bailleur exige uniquement des résultats facilement mesurables, les ONG peuvent être tentées de privilégier les projets qui produisent rapidement des indicateurs.
Construire un puits.
Distribuer des kits.
Former cent personnes.
Ces résultats sont visibles.
Ils sont comptables.
Mais accompagner un changement de comportement ?
Renforcer la gouvernance d'un village ?
Créer une véritable autonomie économique ?
Faire évoluer la place des femmes dans une communauté ?
Ces transformations prennent des années.
Elles sont plus complexes.
Elles produisent moins de graphiques… mais souvent beaucoup plus d'impact.
Chez Tamounte, nous refusons cette logique du « chiffre pour le chiffre ».
Nous préférons mesurer ce qui compte, même lorsque c'est plus difficile.
Mesurer, oui. Réduire l'humain à un indicateur, non.
Attention, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit.
Les ONG doivent rendre des comptes.
Les donateurs ont le droit d'exiger de la transparence.
Les entreprises engagées dans le mécénat doivent connaître les résultats de leurs investissements sociaux.
La mesure d'impact est indispensable.
Mais elle ne doit jamais devenir une fin en soi.
Les indicateurs doivent rester des outils d'aide à la décision.
Ils ne doivent pas remplacer l'intelligence du terrain.
Chez Tamounte, nous mesurons des chiffres… mais nous racontons aussi des vies.
Nous continuerons à compter :
le nombre de jardins créés ; les hectares cultivés ; les femmes formées ; les enfants suivis ; les litres d'eau potable produits ; les revenus générés ; les émissions de CO₂ évitées grâce à nos solutions solaires.
Parce que ces données sont utiles.
Parce qu'elles prouvent notre sérieux.
Parce qu'elles permettent d'améliorer nos projets.
Mais nous continuerons aussi à raconter ce que les tableaux Excel ne savent pas mesurer.
Le sourire d'une mère qui prépare un repas complet pour la première fois depuis des mois.
La fierté d'un agriculteur qui récolte enfin sur une terre qu'il croyait perdue.
La joie d'un enfant qui grandit sans souffrir de malnutrition.
La dignité retrouvée d'une famille qui n'attend plus l'aide alimentaire parce qu'elle produit elle-même ce dont elle a besoin.
L'impact social commence là où les indicateurs s'arrêtent.
Le philosophe et mathématicien Albert Einstein écrivait :
« Tout ce qui compte ne peut pas forcément être compté, et tout ce qui peut être compté ne compte pas forcément. »
Cette phrase résume parfaitement notre métier.
Chez Tamounte, nous continuerons à mesurer l'impact de nos projets avec rigueur.
Mais nous refuserons toujours de croire que l'on peut résumer une vie transformée à une case dans un tableur.
Parce qu'au bout de chaque indicateur, il y a une histoire.
Au bout de chaque pourcentage, il y a un visage.
Au bout de chaque rapport d'évaluation, il y a une famille qui mange à sa faim, une femme qui retrouve son autonomie, un enfant qui grandit en bonne santé ou un village qui reprend confiance en son avenir.
L'impact social ne se résume pas à des chiffres.
L'impact, c'est avant tout de la vie.

