Novlangue.

Depuis quelques années, le vocabulaire de la coopération internationale s'est métamorphosé. Cette évolution n'est pas anodine : derrière des mots plus consensuels, plus "modernes" et plus politiquement acceptables, se cache une véritable transformation du récit. Mais à force de rebaptiser les concepts, ne finit-on pas par masquer la réalité ? C'est cette novlangue du développement que je vous propose de décoder.
On n'a pas changé l'aide. On a surtout changé le dictionnaire.
Ou comment la solidarité internationale est parfois devenue experte en vocabulaire… avant de devenir experte en résultats.
Il fut un temps où la coopération internationale était d'une simplicité presque désarmante.
Les pays riches aidaient les pays pauvres.
La formule était imparfaite.
Parfois maladroite.
Souvent paternaliste.
Mais au moins, tout le monde comprenait de quoi il était question.
Aujourd'hui, ce vocabulaire est devenu presque interdit.
Et ce n'est pas forcément une mauvaise chose.
Le problème, c'est qu'à force de vouloir corriger les mots, nous avons parfois oublié de corriger la réalité.
Chez Tamounte, nous travaillons depuis plus de vingt ans dans des villages ruraux du Maroc et du Burkina Faso. Nous participons à des réunions avec des bailleurs, des agences internationales, des collectivités, des entreprises et des fondations.
Nous entendons tous les jours cette nouvelle langue du développement.
Une langue parfaitement maîtrisée.
Très élégante.
Très diplomatique.
Très inclusive.
Mais parfois totalement déconnectée du terrain.
Les pauvres ont disparu…
Enfin… du vocabulaire.
Aujourd'hui, il ne faut plus parler de pays pauvres.
Le terme est considéré comme stigmatisant.
On parle désormais de :
pays vulnérables ;
pays partenaires ;
pays à revenus faibles ou intermédiaires ;
territoires fragiles ;
contextes de résilience.
Pourquoi pas.
Le problème est que changer le mot ne change pas la réalité.
À Réo, au Burkina Faso, lorsqu'une mère nous explique qu'elle ne sait pas comment nourrir ses enfants jusqu'à la prochaine récolte, elle ne se sent pas particulièrement « vulnérable ».
Elle a faim.
Ses enfants aussi.
Lorsque, dans un village du sud marocain, une famille ouvre son robinet et que l'eau est tellement salée qu'elle est impropre à la consommation, ce n'est pas un « contexte de vulnérabilité hydrique ».
C'est une famille qui ne peut pas boire.
Les mots deviennent plus élégants.
L'eau, elle, reste salée.
On ne parle plus d'aide.
On parle de partenariat.
L'idée est belle.
Et, sur le principe, elle est juste.
Le développement durable ne peut plus fonctionner selon une logique où certains décident et d'autres exécutent.
Les populations doivent être actrices.
Les collectivités locales doivent participer.
Les associations locales doivent être renforcées.
Sur ce point, Tamounte est totalement d'accord.
Mais soyons honnêtes.
Quand une petite commune rurale attend un financement pour installer un système de dessalement solaire afin que plusieurs centaines de familles puissent enfin accéder à une eau potable, le rapport est rarement « parfaitement équilibré ».
L'un dispose des financements.
L'autre attend une décision qui peut prendre deux ans.
Parler de partenariat est indispensable.
Faire semblant que tous les acteurs disposent du même pouvoir ne l'est pas.
Le véritable partenariat commence lorsque les habitants participent aux décisions.
Chez Tamounte, nos projets sont construits avec les villages.
Les habitants identifient leurs priorités.
Les femmes participent aux choix.
Les agriculteurs définissent les cultures adaptées.
Les jeunes sont formés pour assurer la maintenance.
Voilà un partenariat.
Pas une formule dans un communiqué de presse.
Les dons sont devenus des investissements.
Autre évolution du vocabulaire.
Le mot don disparaît progressivement.
Il paraît presque démodé.
Aujourd'hui, on parle d'investissement à impact, de finance durable, d'investissement solidaire, de blended finance ou encore de finance climatique.
Ces outils ont leur utilité.
Ils permettent de mobiliser des capitaux importants.
Mais ils ne répondent pas à toutes les situations.
Peut-on vraiment demander à une coopérative de femmes burkinabè qui démarre une activité de transformation alimentaire de rembourser un prêt au même rythme qu'une entreprise européenne ?
Peut-on demander à un village confronté à la sécheresse de rentabiliser rapidement un projet d'accès à l'eau potable ?
Certaines infrastructures produisent un retour financier.
D'autres produisent un retour humain.
Et ce retour-là ne rentre dans aucun tableau Excel.
Lorsque Tamounte installe un jardin maraîcher irrigué, le dividende n'est pas versé à des actionnaires.
Il se mesure autrement :
des enfants qui mangent des légumes toute l'année ;
des femmes qui génèrent leur premier revenu ;
des familles qui ne dépendent plus de distributions alimentaires ;
des jeunes qui restent au village au lieu de partir faute de perspectives.
Voilà notre retour sur investissement.
La pauvreté ne disparaît pas parce qu'on change son nom
La novlangue du développement adore les euphémismes.
On ne lutte plus contre la pauvreté.
On agit sur les déterminants des inégalités multidimensionnelles.
On ne construit plus un forage.
On améliore la résilience hydrique territoriale.
On ne crée plus un potager.
On renforce les capacités agroécologiques des systèmes alimentaires locaux.
On ne forme plus une femme.
On développe son pouvoir d'agir.
Le problème n'est pas que ces expressions soient fausses.
Le problème est qu'elles deviennent parfois une façon d'éviter de parler simplement.
Or, les habitants des villages où nous intervenons ne parlent jamais ainsi.
Ils disent :
« Nous voulons de l'eau. »
« Nous voulons cultiver nos terres. »
« Nous voulons vivre de notre travail. »
« Nous voulons que nos enfants mangent à leur faim. »
C'est clair.
Et c'est exactement notre feuille de route.
Chez Tamounte, nous préférons les résultats aux slogans
Nous ne faisons pas des projets pour cocher des cases.
Nous faisons des projets pour résoudre des problèmes.
Quand une nappe phréatique est devenue trop salée, nous cherchons une solution technique adaptée : dessalement par osmose inverse alimenté par énergie solaire, gestion de la saumure, formation des habitants, maintenance locale.
Quand des familles souffrent d'insécurité alimentaire, nous ne distribuons pas seulement des vivres.
Nous créons des jardins nourriciers, développons l'irrigation goutte-à-goutte, formons aux pratiques agroécologiques et accompagnons les femmes dans la création d'activités génératrices de revenus.
Quand les jeunes quittent leur village faute d'avenir, nous travaillons sur l'emploi local, la valorisation des productions agricoles et l'entrepreneuriat.
Nous appelons cela du développement.
Pas parce que le mot est à la mode.
Parce que les résultats sont visibles.
Les habitants ne demandent pas un nouveau vocabulaire.
Ils demandent des solutions.
Une mère ne demande pas un cadre stratégique de résilience alimentaire.
Elle demande que son enfant mange.
Un agriculteur ne demande pas une trajectoire territoriale inclusive.
Il demande de l'eau pour irriguer ses cultures.
Une jeune femme ne demande pas une innovation sociale systémique.
Elle demande une formation qui lui permettra de gagner sa vie.
Nous avons parfois l'impression que la coopération internationale invente chaque année un nouveau lexique.
Sur le terrain, les besoins, eux, changent beaucoup moins.
Et si nous revenions à l'essentiel ?
Les mots ont leur importance.
Ils traduisent une vision du monde.
Ils peuvent blesser.
Ils peuvent aussi faire évoluer les pratiques.
Mais ils ne remplacent jamais l'action.
Chez Tamounte, nous continuerons à parler simplement.
Parce que les personnes que nous accompagnons n'ont pas besoin de jargon.
Elles ont besoin d'eau potable.
Elles ont besoin de terres fertiles.
Elles ont besoin de revenus.
Elles ont besoin de pouvoir nourrir leurs enfants.
Notre mission n'est pas de produire les plus beaux discours.
Notre mission est de connecter les financements aux besoins réels des villages et de construire des solutions durables.
Les conférences internationales ont besoin de nouveaux concepts.
Les villages, eux, ont surtout besoin que l'eau coule au robinet, que les jardins produisent, que les femmes vivent de leur travail et que les enfants grandissent en bonne santé.
La novlangue ne remplit pas un puits.
Elle ne fait pas pousser une tomate.
Elle ne soigne pas un enfant.
En revanche, un projet bien conçu, financé et porté avec les communautés le peut.
Et c'est exactement ce que nous faisons, depuis plus de vingt ans.
Découvrez notre approche du développement durable et nos projets de terrain : https://urlr.me/tfJ6jK

