Novlangue.

Depuis quelques années, le vocabulaire de la coopération internationale s'est métamorphosé. Cette évolution n'est pas anodine : derrière des mots plus consensuels, plus "modernes" et plus politiquement acceptables, se cache une véritable transformation du récit. Mais à force de rebaptiser les concepts, ne finit-on pas par masquer la réalité ? C'est cette novlangue du développement que je vous propose de décoder.
On n'a pas changé l'aide, on a juste changé le dictionnaire.
Autrefois, c'était d'une simplicité presque insultante.
Les pays riches aidaient les pays pauvres.
Oui, je sais. Dit comme ça, ça manque de poésie.
Alors on a inventé la coopération internationale version XXIᵉ siècle : celle où l'on change les mots pour éviter de changer la réalité.
Désormais, il ne faut plus dire pays pauvres. C'est brutal. Ça pourrait laisser croire qu'ils sont... pauvres.
On dira donc pays vulnérables. C'est plus élégant. Plus flou aussi.
À ce rythme-là, la Suisse finira vulnérable au prix du chocolat.
Il ne faut plus dire Aide publique au développement.
L'aide, c'est ringard.
Ça fait colon, missionnaire et photo en noir et blanc.
Aujourd'hui, on parle de partenariats équilibrés.
Même quand l'un signe le chèque et l'autre prie pour qu'il arrive.
Et surtout, ne dites plus don.
Le mot du moment, c'est investissement solidaire et durable.
Traduction : avant, on donnait un peu. Aujourd'hui, on prête.
Mais rassurez-vous : c'est toujours de la solidarité.
Simplement remboursable.
Le génie de cette novlangue est extraordinaire.
La pauvreté disparaît parce qu'on ne la nomme plus.
Les bénéficiaires deviennent des partenaires.
Les donateurs deviennent des investisseurs.
Les prêts deviennent des investissements.
Les dettes deviennent des opportunités.
Et les milliards annoncés deviennent des communiqués de presse.
On ne lutte plus contre la pauvreté ; on réduit les inégalités.
On n'aide plus ; on accompagne.
On ne finance plus des projets ; on construit des trajectoires résilientes au sein d'écosystèmes territoriaux inclusifs.
Plus la phrase est incompréhensible, plus on applaudit.
Le plus amusant est sans doute cette obsession du partenariat équilibré.
Équilibré ?
Oui Sans doute parce que les deux parties ont le même droit de sourire sur la photo officielle.
Et que dire des pays "vulnérables" ?
Vulnérables à quoi ?
À la pauvreté ?
Au climat ?
À la géopolitique ?
À la mauvaise gouvernance ?
Au prix du café ?
Mystère.
L'avantage d'un concept flou, c'est qu'il peut servir à tout.
Comme les PowerPoint.
Au fond, cette novlangue ressemble à une immense opération cosmétique.
On ne soigne plus les problèmes.
On maquille le vocabulaire.
Parce qu'il est toujours plus facile de rebaptiser la réalité que de la transformer.
La novlangue a ceci de merveilleux : elle ne remplit peut-être pas les puits, mais elle remplit très bien les discours.
Et dans certaines conférences internationales, c'est manifestement devenu l'objectif principal.
Nous c'est simple. ➡️ urlr.me/tfJ6jK
Valérie Passeport | Géographe | Experte développement durable – Sahel
Je connecte financements et impact terrain.

